Mittwoch 12. Dezember 2018
#219 - Octobre 2018

Les bouleversements de 1918 pour les populations d’Europe de l’Est

Pour Antoine Arjakovsky, il faut croiser les mémoires pour une véritable pacification des blessures engendrées par le conflit en Europe, notamment à l’Est.

L’histoire de la mémoire de la première guerre mondiale en Europe révèle quatre moments principaux dans l’analyse des événements chez les historiens européens. On est passé, à des vitesses différentes bien entendu selon les lieux de mémoire, d’une histoire diplomatique à une histoire sociale, puis depuis trente ans, d’une histoire culturelle à une histoire transnationale de la Grande Guerre. Certains ouvrages récents témoignent de cette volonté de décentrer leurs récits de la part des historiens contemporains : La Grande Guerre, une histoire franco-allemande par Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich, la Cambridge History of the First World War sous la direction de Jay Winter. Cette dernière période, fondée sur le désir de croiser les regards afin de trouver une vérité capable de se hisser au-delà des visions nationales du monde, est particulièrement intéressante car elle ouvre une véritable pacification des blessures engendrées par le conflit. On a appris par ailleurs à mieux comprendre ces dernières décennies que des blessures vieilles d’un siècle pouvaient rester enfouies au plus profond de la conscience des peuples tant qu’elles n’étaient pas mises à jour et soignées.

 

Vainqueurs ou vaincus : des mémoires différentes

 

Cette histoire nouvelle de la première guerre mondiale prend en considération bien entendu le fait que la mémoire du conflit n’a pas cheminé de la même façon chez les vainqueurs et chez les vaincus. En Europe de l’Est l’Etat hongrois considère comme une catastrophe nationale le Traité du Trianon du 4 juin 1920 qui a amputé le royaume hongrois des deux tiers de son territoire (Croatie, Ruthénie, Transylvanie ainsi que quelques terres de Slovénie et d’Autriche). Inversement l’Etat polonais célèbre chaque année le 11 novembre 1918 comme la date anniversaire du rétablissement de sa souveraineté après qu’il ait été dépecé par les grands empires entre 1795 et 1918.

 

La souffrance des russes durant la Première guerre mondiale

 

L’Etat russe en revanche a tendance à ignorer la première guerre mondiale pour 3 raisons. D’abord parce que, malgré les engagements de l’Etat tsariste, Lénine et Trotski signent le traité de Brest Litovsk le 3 mars 1918 avec l’Empire allemand, ce qui met fin à la guerre à l’Est et permet un échange de plus de 3 millions de prisonniers de part et d’autre. Ensuite, parce que le pouvoir bolchévique ne respecta pas ses propres engagements puisque dès le 17 novembre 1918 celui-ci va reconquérir la Biélorussie et l’Ukraine. Enfin, en raison d’une historiographie marxiste, ce conflit n’a été expliqué à la population russe que comme la résultante de « la culture capitaliste bourgeoise » mais sans pour autant répondre aux interrogations légitimes des citoyens russes sur les échecs à la fois des généraux tsaristes (surtout en 1915) et des généraux bolchéviques (notamment contre la Pologne du général Pilsudski). Au total, la Russie a perdu plus de 1,81 millions de soldats au cours du conflit (1,39 millions pour la France). Si on ajoute les victimes civiles (1,5 millions) et les blessés (4,95 millions), la Russie est un des pays qui a le plus souffert de la première guerre mondiale.

 

L’histoire tragique de l’Ukraine

 

Il existe encore une raison qui explique le malaise de l’historiographie officielle contemporaine du Kremlin à l’égard de la première guerre mondiale. En effet, contre le discours de la propagande russe affirmant que l’Ukraine n’est pas un Etat autonome et qu’elle « a toujours fait partie de l’Empire russe », les événements de 1917-1922 révèlent au contraire la volonté du peuple ukrainien de s’émanciper de l’emprise moscovite. Dès le 17 mars 1917 fut constitué à Kiev un Conseil central ukrainien avec à sa tête l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky. Très vite ce Conseil (Rada) décida l’émancipation complète de l’Ukraine à l’égard de la Russie le 22 janvier 1918. La République populaire d’Ukraine adopta également ce jour là un drapeau aux couleurs bleu ciel et jaune, qui étaient celles du mouvement ukrainien depuis la révolution de 1848 en Galicie, et des armes portant le trident des grands-princes de Kiev. L’Ukraine fut par la suite envahie et conquise par le gouvernement bolchévique puis intégrée de force à l’URSS en 1922 (en y ajoutant la Galicie à partir de 1945). Mais toute l’histoire de l’Ukraine depuis cette date a consisté à vouloir revenir au printemps de 1917, à s’émanciper de la tutelle russe et à se constituer en Etat nation européen. Le conflit actuel opposant la Russie à l’Ukraine en Crimée, dans le Donbass et dans la Mer d’Azov, peut être considéré comme une conséquence lointaine de ces événements tragiques de 1918.

 

Ainsi, si pour certains pays de l’Europe orientale le 11 novembre 1918 célèbre la fin de la première guerre mondiale et la résurrection nationale (Pologne), pour d’autres pays cette date signifie au contraire la fin de l’Empire (Hongrie) ou du rêve de l’Etat-nation (Ukraine).

 

Antoine Arjakovsky

Directeur de recherche au Collège des Bernardins

 

Histoire de la conscience européenne, sous la direction d’Antoine Arjakovsky, Paris, Salvator, 2016.

 

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