Mittwoch 12. Dezember 2018
#219 - Octobre 2018

La mémoire partagée : réflexions sur l’identité politique de l’Europe

Le passé européen est marqué par un passif de violences mutuelles encore insuffisamment thématisées. Une partie du passé « ne passe pas » affirme le philosophe français Jean-Marc Ferry.

L’héritage européen ne revêt pas la même signification, suivant que l’on en refoule des aspects obscurs, ou suivant qu’à l’inverse on thématise les côtés sombres de la tradition et d’un passé historique marqué par le destin des violences, humiliations et injustices qui peuvent obérer les relations présentes en les chargeant de ressentiment. Reconnaître ce passif signifie assumer une responsabilité à l’égard du passé ; et c’est là le propre d’une identité reconstructive.

 

Reconnaissance des fautes passées : un geste constructif

 

Il existe un débat à ce sujet. On stigmatise volontiers le fait de thématiser un passé douloureux et peu gratifiant pour la mémoire nationale, et l’on se plait parfois à y voir un geste masochiste de délectation morose, un mea culpa ambigu, ou un manque de virilité. Ce faisant, on psychologise le geste de reconnaissance des fautes passées au lieu de se demander sérieusement si l’Union européenne aurait pu se constituer dans les dimensions actuelles en l’absence de tels gestes reconstructifs ; si la France peut durablement s’en exempter en faisant exception pour elle-même ; et si l’Europe saurait se dispenser de l’ouverture réciproque des mémoires historiques que seuls ces gestes peuvent substantiellement initier. Mais on préfère raconter que l’attitude critique à l’égard de l’histoire propre affaiblit l’identité nationale déjà éprouvée par une Europe oublieuse de son histoire. Contre un tel préjugé, j’aimerais soutenir qu’une identité est d’autant plus forte qu’elle est capable de révisions déchirantes. En assumant une responsabilité à l’égard du passé ; en liant la reconnaissance réciproque à la condition d’une reconnaissance des violences que l’on a pu mutuellement s’infliger, on engage un processus reconstructif de réconciliation, qui revêt une valeur à la fois morale et politique, en particulier dans la perspective de l’élargissement de l’Union.

 

Pratiquement, une telle reconnaissance donne le coup d’envoi d’une mémoire historique partagée, substance éthique d’une Constitution politique post-nationaliste. Depuis quelques lustres, nous assistons à la précipitation de contritions officielles, d’États à États, de peuples à peuples. C’est là un phénomène inédit dans l’histoire du monde. La reconnaissance publique de fautes politiques passées revêt la valeur éthique du geste qui, par excellence, permet d’engager le processus reconstructif, voire, le libère. Le rapport autoréflexif des Européens à leur histoire propre et à leur identité conditionne la poursuite de leur intégration démocratique par-delà les limites de leur État, c’est-à-dire l’élargissement à l’échelle continentale de la solidarité civique. Son extension est devenue inséparable d’une conscience historico-critique favorisant la thématisation des événements qui ont pu entraver le processus de reconnaissance réciproque des peuples, en accumulant la méfiance.

 

Un nouveau rapport à la mémoire

 

En ce qui concerne l’Union européenne, tant dans les relations entre ses membres que vis-à-vis du reste du monde, une telle démarche reconstructive n’a rien de décoratif. S’y laisse tester l’authenticité d’une reconnaissance commune des principes politiques voués à fédérer les nations. Par exemple, nous avons l’intuition d’un lien interne entre l’intériorisation par la Turquie des valeurs de l’État de droit démocratique et sa reconnaissance officielle du massacre des Arméniens. Aussi le rapport autocritique qu’instaure au passé propre la « politique de la mémoire » ne mérite-t-il pas la stigmatisation virulente dont il fait l’objet en France, toutes tendances politiques confondues. Sous le couvert d’une honnête estime de soi, s’y trahit un chauvinisme fermé au fait que l’Europe, à travers ses nations, engage à son histoire un rapport réflexif grâce auquel les mémoires nationales seraient en mesure de s’ouvrir les unes aux autres, d’impulser par suite un processus reconstructif authentifié par une reconnaissance publique des violences perpétrées dans un passé où se sont accumulés les ressentiments qui obèrent l’avenir. Ce nouveau rapport à la mémoire est le moyen par excellence de liquider le passif des relations internationales, et l’Europe amorcerait ainsi sa nouvelle histoire, où les rapports entre nations, auparavant dominés par une lutte à mort, s’engagent dans une démarche faisant prévaloir la réconciliation.

 

 

Prof. Jean-Marc Ferry

Chaire de Philosophie de l'Europe - Alliance Europa

 

 

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