Mittwoch 14. November 2018
#137 - avril 2011

 

Le "printemps arabe" : quel rôle pour l'Union européenne ?

 

Les pays arabes traversent une vague de révoltes et de révolutions sans précédent depuis le début de l'année. Les dictatures vont-elles tomber ? La transition démocratique est-elle effectivement enclenchée pour ces peuples assoiffés de liberté ? Quel rôle l'UE peut-elle jouer ?

 

Ce n'est pas la première fois que les pays arabes connaissent des révoltes populaires. Ces trois dernières décennies ont été sporadiquement marquées par des "émeutes du pain", conséquences, notamment, dans les années 1980, des mesures d'austérité prises dans le cadre des politiques d'ajustement structurel du Fonds Monétaire International (FMI). En 2008, une grève générale de grande ampleur éclatait en Egypte en raison des bas salaires et de la hausse du prix des denrées alimentaires, donnant naissance au mouvement des jeunes du "6 avril", articulé autour du réseau social Facebook. La même année, un soulèvement majeur se produisait dans la Bassin minier de Gafsa, région proche de Sidi Bouzid, là où l'immolation du Tunisien Mohammed Bouazizi en décembre 2010 allait enclencher une série de révoltes dans le reste du pays, avant de s'étendre à d'autres pays arabes.

 

Car, en effet, ce qui est nouveau, c'est que ces révoltes plus récentes se sont transformées par leur ampleur en révolutions, ou, à tout le moins, en processus révolutionnaires visant à chasser les dictateurs et à faire tomber les régimes. Au-delà de "Ben Ali, dégage !" et de "Moubarak, dégage !", qu'expriment les manifestants ? La banderole brandie par une manifestante égyptienne figurant sur la photo ci contre constitue un catalogue représentatif des problèmes et des revendications. "Je veux travailler, je veux du pain, je veux de la sécurité, je veux pouvoir me marier" – allusion à l’âge tardif du mariage dû aux difficultés matérielles empêchant de fonder un foyer. "Je veux de la dignité" (karâmeh) – mot sur lequel se sont cristallisées les révoltes face à des régimes corrompus et kleptomanes méprisant leurs citoyens. "Non à Moubarak, non à ton Gamal" (un des fils du président déchu) exprime la demande d'alternance du pouvoir et le refus de "républiques héréditaires", en écho à la Syrie de Bachar Al-Assad. Le sentiment de dépossession des citoyens tonne finalement dans la formule : "Je veux avoir droit à mon pays".

 

Des dictateurs sont déchus, mais leurs régimes sont-ils tombés ? Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours en l'état, à tout le moins pour l’Egypte et la Tunisie, de coups d'Etat militaires accompagnant des révolutions populaires, Ben Ali et Moubarak ayant été poussés dans le dos vers la sortie par l'armée. Les monarchies semblent mieux résister, mais des appels visant à en faire des monarchies constitutionnelles - où le Roi règne, mais ne gouverne pas - sont lancés au Maroc et en Jordanie. Quoi qu’il en soit, les révoltes prennent place dans des pays ayant chacun sa trajectoire historique spécifique, si l’on songe au Bahreïn déchiré par son clivage intercommunautaire sunnite / chiite, la Libye, par les clivages inter-tribaux et inter-régionaux, sans parler du Yémen. La tournure que prendront les processus de transition sera donc décisive, et l’on peut légitimement se poser la question de leur issue, au regard de l’expérience historique des libéralisations politiques qui marquèrent le tournant des années 1980-1990 dans plusieurs pays arabes, qui régressèrent assez rapidement : les ouvertures inclurent dans un premier temps les oppositions, surtout islamistes, pour ensuite, d’autant mieux les contrôler, voire les éradiquer. L’on peut toutefois avancer qu'un point de non-retour a été franchi et qu'il y aura bien un "avant" et un "après", notamment en raison du changement de génération.

 

Changement de génération

La population des pays arabes est formée pour moitié de jeunes de moins de 20 ans. On les a vus manifester dans des rassemblements hétéroclites, regroupant divers secteurs de la société.  Ainsi, en Jordanie, le mouvement Jâyîne ("Nous arrivons !") est formé d'une coalition d'opposants de la gauche nationaliste arabe de tendance laïque, de jeunes, d'étudiants, de fonctionnaires mécontents, de généraux à la retraite et d’organisations de la "société civile", d'activistes de ce qu'on appelle désormais dans la région les "nouveaux mouvements sociaux".

Les opposants islamistes n’ont manifestement pas été les initiateurs des "printemps arabes". Ils ont plutôt tenté de prendre le train en marche et les premiers manifestants ont bien veillé à ne pas se faire récupérer leur révolution. A première vue, ces jeunes s'inscrivent davantage dans un combat civique de type "société civile" que dans une approche d'engagement partisan. On remarquera également sur la banderole de la jeune manifestante égyptienne le symbole (un poing fermé) du mouvement serbe ‘Otpor’ ("Résistance"), qui a contribué à la chute du régime de Slobodan Milosevic et qui a essaimé dans d’autres pays, comme en Ukraine, avec la "révolution orange", sur le modèle de l’action non violente. Quelles sont les orientations politiques de ces jeunesses arabes ? comment vont-elles canaliser politiquement leurs revendications ? Car il semble par ailleurs évident que les partis d’opposition islamistes, seules grandes formations structurées d’opposition reposant sur des bases populaires larges et dont on espère une évolution islamo-démocrate sur le modèle de l'AKP en Turquie, remporteront une partie non négligeable de sièges dans les Parlements en cas de règles du jeu électoral rénovées et d’élections libres. Tous ces éléments joueront un rôle dans les transitions qui semblent d’ores et déjà se dessiner à l’horizon.

 

Vers une transition démocratique ?

Dans plusieurs pays, le processus de réformes a bel et bien commencé, non sans difficultés. En Egypte, un référendum constitutionnel vient de se tenir dans une polémique illustrant bien le jeu des forces politiques en présence : censé ouvrir la voie à des élections législatives dès septembre 2011, le référendum a eu les faveurs des forces politiques bien structurées (soit les Frères Musulmans et l’ancien parti au pouvoir) qui ont intérêt à la tenue d’élections rapides, au détriment des forces politiques qui sont seulement en train de s’organiser et qui auraient par ailleurs souhaité une réforme plus approfondie. En Tunisie, un Conseil de l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la Révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique a été mis sur pied, mais sa composition a été contestée. En Jordanie, le Roi a opéré un changement de gouvernement, qu’il a chargé de mettre sur pied un Comité de dialogue national, censé plancher sur des réformes visant à favoriser la vie partisane et le pluralisme politique, mais l’opposition islamiste ne s’y est pas ralliée …

 

Quel rôle pour l’Union européenne (UE) ?

Quoi qu'il en soit des évolutions politiques, les problèmes ardus aux plans économique et social restent à traiter, que ce soit en situation autoritaire ou démocratique, comme l’a illustré la poursuite des manifestations au Maroc suite au discours historique du Roi Mohammed VI du 9 mars à la Nation, très ambitieux au plan des réformes politiques, mais silencieux au plan socio-économique. Bref, toute une série de défis que l’Union européenne (UE) doit résolument aider à relever dans le cadre du "Partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée avec le sud de la Méditerranée"  que la Commission européenne et la Haute-Représentante pour les Affaires étrangères de l’UE ont proposé le 8 mars au Conseil européen et au Parlement européen, et qui s’appuie sur trois grands axes : soutien aux réformes démocratiques et à la lutte contre la corruption; soutien à la société civile et augmentation des possibilités d'échanges, surtout pour les jeunes; enfin, stimulation de l'économie en vue de la création d'emplois. Au-delà de la bonne intuition que constituait le Partenariat euro-méditerranéen, on peut espérer que le nouveau partenariat proposé sera à la hauteur du véritable "Plan Marshall" attendu pour la rive sud de la Méditerranée.

 

 

Prof. Dr Vincent Legrand

Centre d'Etudes et de Recherches sur le Monde arabe contemporain (CERMAC)

Université catholique de Louvain (UCL)

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