Mittwoch 14. November 2018
#137 - avril 2011

 

La critique politique du ‘multiculturalisme’

 

Le ‘multiculturalisme’ est un terme vague et une cible facile – mais quel remède recommande-t-on ?

 

La diversité ethnique et culturelle croissante des pays européens a parfois provoqué des réactions amères, incarnées dans la montée des partis extrémistes, comme en Hollande et en Suède, pays jadis considérés bastions du libéralisme. Elle a aussi conduit des dirigeants politiques comme Angela Merkel et David Cameron à critiquer ce qu’ils appellent tous deux le ‘multiculturalisme’. Ce concept, et la réponse politique qui lui est adressée, méritent réflexion.

 

La Critique

 

Aucun des deux dirigeants n’attaque l’immigration ou l’Islam en tant que tels. En octobre 2010 la chancelière allemande cherchait à repousser l’attaque proférée par Thilo Sarrasin, homme politique et banquier connu, contre les immigrants turcs et arabes, et contre les musulmans en tant que tels. Ce faisant, elle a déclaré que la tentative de construire une société multiculturelle a « totalement échouée ».

 

Comme elle l’explique, l’Allemagne a accueilli des travailleurs immigrés à une période de plein emploi et de croissance économique, ne s’attendant pas à ce qu’ils restent. On s’est alors imaginé une situation improbable dans laquelle des populations de cultures différentes vivraient ’côte à côte’ harmonieusement. L’image spatiale utilisée par la chancelière évoque sa conception du multiculturalisme : des groupes autonomes vivant ensemble mais avec le moins possible d’interaction.

 

Les immigrants, insiste-t-elle, sont bienvenus en Allemagne. Mais ils « doivent faire plus, par exemple apprendre l’allemand ». Ce conseil de bon sens paraît trop banal pour étayer sa position. Lorsque les travailleurs temporaires deviennent des « immigrants », leurs enfants apprennent en général l’allemand. Ce qui semble faire défaut dans le discours de la chancelière est le sens d’une préférence marquée de la part du pays hôte pour le modèle de la cohabitation évitant toute interaction. Dès lors, proposer à un seul côté de s’adapter revient à remplacer le « multiculturalisme » par le « monoculturalisme ».

 

Il faut ajouter que dans un discours également prononcé en octobre 2010, le Président de la République Fédérale Allemande était beaucoup plus ouvert que la chancelière. « Mettre en valeur la diversité et combler les divisions dans notre société, tel est ce qui nous prémunit contre l’illusion et promeut la véritable cohésion ». « La cohésion; reconnaît le Président Wulff, requiert un engagement réciproque ».

 

Le discours de Mr Cameron date quant à lui de février 2011, dans le contexte significatif d’une conférence sur la sécurité. Sa principale cible était le terrorisme dans ce qui lui apparaît être sa forme dominante, l’islamisme extrémiste, par opposition à l’Islam, « la religion observée pacifiquement et pieusement par plus d’un milliard de personnes ». « L’idéologie de l’islamisme, tel est le problème, en aucun cas l’Islam ».

 

Plusieurs facteurs peuvent générer l’extrémisme, concède-t-il, mais la cause première est l’aliénation, donc « une question d’identité ». Les jeunes extrémismes musulmans rejettent l’Islam ‘figé’ de leurs parents, mais ils éprouvent également des difficultés à s’identifier avec la Grande Bretagne. Vient alors l’argument principal : « sous la doctrine du multiculturalisme étatique, nous avons encouragé différentes cultures à vivre éloignées les unes des autres et de la culture ambiante dominante. Nous avons échoué à fournir une vision de la société à laquelle ils souhaitent appartenir. Nous avons même toléré ces communautés où la ségrégation existe et se comportant d’une manière entièrement contraire à nos valeurs ».

 

Comme remède, Mr Cameron recommande « un libéralisme plus actif et plus musclé » dont les valeurs discriminantes sont « la liberté d’expression, la liberté de culte, la démocratie, l’état de droit, l’égalité de droits indépendamment de la race, du sexe, ou de l’orientation sexuelle ». « Voici ce qui nous définit en tant que société : y appartenir signifie croire en ces valeurs ».

 

Mme Merkel critique une illusion du peuple (« nous nous sommes racontés des blagues »), Mr Cameron, ce qu’il appelle étrangement une « doctrine étatique ». Bien que tous deux blâment, du moins de manière rhétorique, la culture hôte (pour sa naïveté, dans un cas, pour sa tolérance essentiellement passive, dans l’autre) la véritable cible de Mme Merkel est ceux qui ne s’assimileront pas dans la culture hôte, alors que celle de Mr Cameron est l’enclave culturelle de l’« extrémisme »

 

Reflexions sur la critique

 

Si la position de Mme Merkel est fondamentalement conservatrice, celle de Mr Cameron, quoiqu’il affirme s’opposer à la « pensée confuse » n’est pas claire. Il caractérise « notre société » par ses valeurs proclamées, et l’islamisme extrémiste par ses pratiques les plus destructrices.

 

Une « valeur » n’est pas une « chose » disponible alentour que quiconque pourrait saisir. C’est simplement « ce qui est tenu comme une valeur ». Est-il vrai, pourrait demander un observateur, que décrire les « valeurs britanniques » en présentant leurs idéaux déclarés les plus nobles soit le plus exact, ou est-ce plutôt la somme de tels idéaux qui constitue la « culture britannique » ? Bien entendu, il n’est pas faux que la plupart des Britanniques place la démocratie, l’état de droit, etc. parmi leurs valeurs. Mais ni la vie quotidienne en Grande Bretagne, ni les pratiques usuelles de son gouvernement ne sont constituées, ni même dominées, par ces valeurs : elles sont mêlées à un assemblage très disparate d’aspirations typiques de la modernité politique et économique telles que la souveraineté nationale, la liberté individuelle, la croissance économique, l’avantage concurrentiel en matière de commerce. Dans les situations difficiles (qui dévoilent le mieux les priorités sous-jacentes), le pragmatisme tend à supplanter l’idéalisme. Un seul exemple suffira : en 2006, une enquête du UK government office pour soupçon de corruption liée au plus gros contrat de vente d’armes jamais réalisé (43 milliards de dollars) avec l’Arabie Saoudite a été suspendue parce que l’« intérêt national » était en jeu.

 

Plus généralement, les valeurs citées par Mr Cameron sont largement partagées par les pays de l’UE. Pourtant la politique britannique s’effectue plutôt sous le mode de la résistance à toute forme d’intégration toujours plus grande au sein de l’UE.

 

Au cours d’une longue histoire, la plupart des chrétiens, y compris les plus pieux, ont appris à opérer au sein de ce ‘système civilisationnel’ de la modernité, tout en s’efforçant de préserver un certain degré de liberté spirituelle envers lui. Si l’« Islam radical » est devenu un problème politique, c’est parce qu’il rejette non pas les « valeurs » de Mr Cameron en tant que telles, mais la matrice culturelle dans laquelle elles sont intégrées et, presque de manière inévitable, profondément compromises.

 

Un historien pourrait ajouter une seconde observation. Depuis des siècles, les puissances européennes ont imposé comme normatifs leur règles et leurs idéaux culturels (par exemple à travers leurs empires coloniaux). Peut-être que l’Europe est aujourd’hui légèrement paniquée en réalisant qu’elle aussi n’est pas immune de toute colonisation culturelle. Les cultures dominantes tendent à sauvegarder jalousement leur suprématie autoproclamée. Toutefois, aucune vision transcendante ni aucune valeur ne peut être localisée dans une culture unique. Les chrétiens le savent : l’Evangile doit être inculturé dans toutes les cultures, mais il contient aussi des éléments ‘contre-culturels’ partout.

 

Le « multiculturalisme » ainsi décrit par Mme Merkel et Mr Cameron est en effet futile puisque par définition il exclut l’engagement et l’apprentissage mutuel sérieux. L’alternative ne peut toutefois pas être le rejet pur et simple du nouveau venu, comme un organisme rejette un cœur étranger transplanté. La notion d’interculturalisme paraît plus prometteuse, en présupposant l’aspect mutuel que le « multiculturalisme » précisément récuse.

 

Dans tous les cas, ce sont des peuples, non des « cultures », qui se rencontrent et apprennent les uns des autres : chaque personne, chaque nation ou groupe ethnique est habité par une structure complexe de pratiques culturelles et d’idéaux moraux et spirituels. Les pratiques comme les idéaux sont toujours soumis à la pression de l’égoïsme de l’individu ou du groupe, comme de celle des forces économiques et politiques globales qui menacent toutes les identités locales. En fin de compte, toute personne et toute collectivité incarne simultanément à la fois l’identité et la relation : affirmer l’une tout en rejetant implicitement l’autre est incohérent.

 

Frank Turner SJ

 

Version originale de l’article: anglais

Teilen |
europeinfos

Monatliche Newsletter, 11 Ausgaben im Jahr
erscheint in Deutsch, Englisch und Französisch
COMECE, 19 square de Meeûs, B-1050 Brüssel
Tel: +32/2/235 05 10, Fax: +32/2/230 33 34
e-mail: europeinfos@comece.eu

Herausgeber: Fr Olivier Poquillon OP
Chefredakteure: Johanna Touzel und Martin Maier SJ

Hinweis: Die in europeinfos veröffentlichten Artikel geben die Meinung der Autoren wieder und stellen nicht unbedingt die Meinung der COMECE und des Jesuit European Office dar.
Darstellung:
http://www.europe-infos.eu/