Thursday 19. September 2019

Les défis inaccomplis de l´Europe

Orlando Henao, ancien fonctionnaire de la Commission Européenne en politique de coopération, souligne l´urgence de donner une chance au projet européen pour qu’il puisse être remis en question et répondre aux préoccupations et besoins des citoyens européens.

Les institutions européennes sont souvent critiquées pour leur déficit de communication, mais les États membres eux-mêmes en portent une certaine responsabilité car leur communication est souvent autocentrée sur leurs propres intérêts et soumise à des conjonctures eurosceptiques. Le Parlement européen vient d’inaugurer le site: Ce que l’Europe fait pour moi https://what-europe-does-for-me.eu/. Mais celui-ci ne couvre pas l’information sur le fonctionnement et les mécanismes de décisions de l’Europe.

 

Confusion entre approche communautaire et intergouvernementale

« C’est l’Europe! » entendons-nous en permanence alors qu’en fonction des dossiers ce terme renvoie aux institutions communautaires ou au États membres. Le mot « Europe » est souvent utilisé comme exutoire de frustrations sans lien réel avec le projet européen.

 

La méconnaissance profonde de la réalité européenne, parfois instrumentalisée par une grande partie de l’opinion publique est un véritable problème. Les multiples enquêtes d’opinion et les réflexions recueillies dans l’espace public en général en sont la preuve. Le modèle et le processus d’intégration européens présentent de nombreuses lacunes mais, sous réserve que le modèle puisse être remis en question, il demeure la seule alternative aux nombreux défis auxquels nous sommes et serons confrontés.

 

Affaiblissement du système multilatéral

Malgré ses insuffisances, il représentait jusqu’à ce jour une forme de gouvernance mondiale. Ses garde-fous, absolument nécessaires, amoindrissaient les effets d’une mondialisation non contrôlée. Parallèlement, nous assistons à une offensive de certaines puissances et groupes de pression en faveur du bi/unilatéralisme dans l’optique, entre autres, d’affaiblir l’Europe et son système de démocratie basée sur la défense de ses valeurs fondatrices. Néanmoins, dans toutes les politiques et défis internationaux, la réponse européenne est à privilégier à la réponse nationale car elle est la seule à la hauteur de ces enjeux.

 

Sur le plan économique, les récents événements ont montré l’importance d'une harmonisation de la fiscalité ou, du moins, d’une convergence ou coordination de celle-ci pour une fiscalité à la fois plus équitable et porteuse de croissance et développement. La réponse doit être en partie européenne.

 

Concernant le changement climatique, l’environnement, et l’énergie, les derniers événements ont démontré la nécessité d’une réponse mondiale. L’implication de l’Europe est fondamentale. Quant à la question migratoire, le défi démographique (d’une part 2,5 milliards d’habitants dont une majorité de jeunes en Afrique d’ici 2050; et d’autre part la stagnation/récession en Europe) nous oblige à traiter cette question à moyen terme au niveau européen sachant que l’Europe "forteresse à la Trump" est une utopie.

 

Concernant les nouvelles technologies, le contrôle des GAFA (les quatre géants du Web), l’IA (l’intelligence artificielle), la recherche, l’Europe est déjà en retard. Sans réaction forte rapidement, elle risque de voir sa position affaiblie avec toutes les conséquences que cela implique pour l’emploi et son positionnement au niveau mondial.

 

Se référant à la diplomatie et la défense, l’évolution de la position américaine, les nouvelles stratégies russes et chinoises, doivent nous alerter. Elles soulignent l’importance de poursuivre et de renforcer la diplomatie européenne et donc la mise en place d’une défense européenne (dont certains fondements embryonnaires existent déjà). La communication des médias se focalise sur une diplomatie européenne concentrée sur l’axe franco-allemand. Mais elle néglige l’importance du travail de la diplomatie européenne pour coordonner les positions des États membres, prendre des initiatives, organiser des missions militaires/civiles européennes en matière de sécurité, coordonner les polices et l’intelligence européennes ainsi que la lutte contre le terrorisme.

 

Agriculture et commerce

Pour ce qui est de l’Europe de l’agriculture et du commerce, il faut rappeler que l’Union européenne est la première puissance commerciale.  Les États membres ont accepté de transférer une part de leur souveraineté et de laisser la compétence à la Commission. Cette ‘mise en commun' s’est traduit par une plus grande efficacité. Certains verront dans les accords de commerce et de libre échange négociés les symptômes d’un libéralisme effréné. Le débat est ouvert, mais ces accords commerciaux, complexes dans leurs composantes sont sans doute nécessaires. Il est important que l’Europe puisse négocier et défendre les intérêts européens dans un contexte de lutte entre puissances commerciales.

 

L’agriculture, qui a constitué un pilier du financement de la politique européenne, doit aussi se reformer et s’adapter aux nouveaux enjeux de l’écologie, de la désertification du monde rural, des effets négatifs de l’agro-industrie.  Le renforcement et l’ajustement de la politique commune des pêches ainsi que le suivi de la gestion des stocks et des modes d’exploitations (pas de verbe dans cette phrase: suite de la phrase précédente?).

 

Défis qui demeurent

L’Europe sociale relève principalement de la compétence des États membres. Ces derniers présentent d’ailleurs de fortes disparités en matière de politiques sociales. Beaucoup reste à faire et un nouvel élan européen paraît fondamental. Les questions de chômage, salaire minimum, accroissement des niveaux de pauvreté, dialogue social, redistribution des richesses doivent être traitées prioritairement. Sans nier la qualité de nos systèmes de santé, d’enseignement (notamment Erasmus), de reconnaissance des diplômes et de liberté de les utiliser au niveau européen, ces acquis ne concernent pas les « laissés pour compte » qui restent malheureusement trop nombreux.

 

On constate par ailleurs l’essoufflement de notre modèle démocratique et l’érosion de la confiance en nos élites politiques. Pour rappel, au niveau européen, le Traité de Lisbonne (2007) prévoit que 2 millions de signatures provenant d’un certain nombre de pays de l’UE permet d’amener la Commission européenne à préparer et proposer un projet de loi. Lisbonne prévoit aussi des mécanismes de consultation de la société civile. Or cette dernière s’est très insuffisamment emparée des possibilités que lui ouvre ce Traité. Il reste encore beaucoup à faire sur la question des droits de l’homme et des libertés fondamentales, sur le rôle de la cour de justice, sur la protection des consommateurs…

 

Orlando Henao,

ancien fonctionnaire de la Commission Européenne en politique de coopération

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre.

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