Thursday 19. September 2019

La notion de compassion dans la transition énergétique de l’Union européenne

La transition énergétique est au cœur de tous nos efforts pour atteindre les objectifs définis à la Convention de Paris dans le cadre de la lutte contre le changement climatique.

L’un des champions de cette lutte est l’Union européenne. Outre toutes les propositions et solutions techniques nécessaires, nous avons besoin d’un changement d’attitude, comme le propose le Pape François dans Laudato Si. Que pourrait-il se passer si nous complétons notre approche technique par une attitude différente, guidée par notre cœur plutôt que par notre raison ? C’est précisément là que Marieke Reijalt, théologienne et directeur exécutif de l’EHA, introduit la notion de compassion (d’empathie) comme mode de compréhension différent, conduisant à un mode d’action différent.

 

Le Traité de Rome a établi le 25 mars 1957 quatre libertés pour les citoyens européens : la liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. Le 25 février 2015, la nouvelle Commission Juncker a ajouté une cinquième liberté dans sa Communication intitulée "Un Cadre stratégique pour une Union de l'énergie résiliente, dotée d'une politique clairvoyante en matière de changement climatique", (COM(2015) 080) : la liberté de circulation des flux d’énergie.

 

Dans le préambule du Traité de Rome, les six pays signataires ont déclaré qu’ils entendaient "confirmer la solidarité qui lie l’Europe et les pays d’outre-mer" et qu’ils désiraient "assurer le développement de leur prospérité, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies". C’est ainsi que cette "cinquième liberté" est devenue partie intégrante de l’un des traités les plus importants du siècle dernier, créant le plus grand marché unique du monde, fondé sur le principe de solidarité.

 

Un vaste corpus législatif

 

Au cours de ces dernières années, cette Stratégie énergétique de l’Union s’est mise à déployer six dispositifs législatifs visant à :

  1. réduire la demande énergétique européenne et à accroître l’efficacité énergétique ;
  2. garantir l’approvisionnement en énergie et réduire la dépendance vis-à-vis des importations ;
  3. intégrer pleinement le marché européen de l’énergie ;
  4. réduire les émissions de CO2;
  5. développer les sources d’énergies renouvelables pour rééquilibrer le bouquet énergétique ;
  6. promouvoir les transports durables.

Un vaste corpus législatif a catapulté les citoyens de l’Union européenne au cœur même de la transition de l’Europe en matière d’énergie et de transport : on est passé de la réduction de l’utilisation des combustibles fossiles à la recherche de sources alternatives d’énergie en vue d’aboutir à des émissions zéro (nettes) à l’horizon 2050. Récemment, l’impact de ces mesures sur les revenus et les dépenses des citoyens européens a déclenché de grands défilés et manifestations dans toute l’Europe pour qu’on arrive à une exécution plus responsable (les Jeunes pour le Climat) et à une juste répartition de la charge financière (gilets jaunes) de cette transition.

 

Solidarité et compassion

La compassion n’est pas un terme qui apparaît souvent dans la grande bibliothèque européenne des Communications, des Règlements et des Directives. Bien que la "solidarité" soit le pain quotidien de l’Union européenne, la bataille constante entre les intérêts nationaux au sein du Conseil des Etats membres, l’ambition politique de la Commission européenne et la voix des citoyens au sein du Parlement européen ne laisse que quelques miettes de bonne volonté pour fortifier cette intention.

  • Compassion pour les citoyens de l’Union européenne qui continuent de dépendre des combustibles fossiles pour chauffer leur logement et servir de carburant à leur voiture afin de pouvoir vivre décemment.
  • Compassion pour les générations futures qui savent si l’on veut éviter le réchauffement catastrophique de leur planète, il faut prendre des mesures radicales d’ici 2030.
  • Mais aussi compassion pour les décideurs européens et nationaux qui ressentent tous ce besoin de solidarité dans leur cœur mais ne trouvent guère de solutions pour traduire ce principe dans une langue qui survive à l’œil critique et minutieux de leurs "services internes".

La transition de l’Europe en matière d’énergie et de transport repose sur des principes de neutralité technologique et de mécanismes de marché. Ces deux métaphores ont sérieusement entravé le déploiement de solutions qui étaient potentiellement à émissions zéro, comme par exemple l’utilisation d’hydrogène comme vecteur énergétique. Il est clair que nous ne pouvons pas prédire "ce que feront les marchés" ; nous choisissons donc de jongler avec la mise en place de toutes les solutions alternatives jusqu’à ce que "le marché décide"… Etant donné que "le marché" est devenu de plus en plus imprévisible (Dieselgate) et manque de plus en plus de fiabilité (là encore, le Dieselgate), la mise en place "radicale" de solutions alternatives est effectivement menacée.

 

Les Perspectives énergétiques mondiales 2018 de l’Agence internationale de l’Energie (AIE) indiquent que "dans tous les cas, les gouvernements auront une influence cruciale sur l’orientation du futur régime énergétique" et que "dans les politiques actuelles et celles qui sont prévues, sur le modèle du scénario de l’AIE pour les nouvelles politiques, la demande en énergie devrait augmenter de plus de 25% à l’horizon 2040, ce qui exigerait plus de 2 billions de dollars par an d’investissements dans de nouveaux approvisionnements énergétiques". Bien que les coûts des solutions énergétiques alternatives et ceux des technologies de stockage de l’énergie baissent rapidement, 70% de cette somme devra quand même provenir du financement public. Les décisions en matière de fonds publics ont donc besoin des voix des citoyens de l’Union européenne plutôt que de devoir dépendre des mécanismes de "supermarché" (axés sur le prix le plus bas).

 

Comment réconcilier la compassion pour les générations actuelles et futures de citoyens européens avec la "compassion" traditionnelle de l’Union européenne pour les marchés et la nécessité de disposer de technologies "propres" pour maintenir la cinquième liberté ? La solution pourrait peut-être se situer dans une compréhension de la compassion qui résulte de l’idée de solidarité que l’on trouve dans le Traité de Rome d’il y a plus de 60 ans.

 

La responsabilité à l’égard des pays émergents et en développement

L’impact le plus important des technologies "européennes" à émissions zéro se fera sentir le plus fort au niveau de l’économie des pays émergents et en voie de développement pour éviter les émissions de CO2 provenant des combustibles fossiles dans l’alimentation des applications conventionnelles. Cette solidarité avec les pays d’outre-mer exigera des réponses marquées par le sceau de la compassion et disant honnêtement la vérité. On note une augmentation rapide des demandes d’assistance technique et de coopération technologique en vue de mettre en œuvre ces technologies, dans des conditions plus difficiles que celles des projets-pilote relevant de la géographie européenne pour l’énergie et les transports.

 

Si les organismes de l’Union européenne échouent dans leurs responsabilités vis-à-vis des citoyens actuels et futurs, qui proviennent de plus en plus souvent des "pays d’outre-mer", en ce qui concerne le principe européen fondamental de solidarité, les diverses confessions religieuses devront prendre la relève et organiser des actions visibles pour que soit élaborée une réponse plus concrète. Ces confessions affirment qu’elles ont des millénaires de compétence en "compassion", même dans un domaine aussi complexe, délicat et exigeant que l’utilisation de l’énergie et la transition énergétique. Cette attitude pourrait être cruciale pour arriver à atteindre les objectifs.

 

Marieke Reijalt,

Directeur exécutif de l’EHA (Association européenne de l’Hydrogène)

 

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre.

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