Thursday 19. September 2019

Ethique et société

Herman Van Rompuy, ancien Président du Conseil européen, a proposé les réflexions suivantes lors d'une conférence sur la "Redécouverte du bien commun européen" à la Chapelle de l'Europe le 8 novembre 2018.

Des sociétés différentes peuvent vivre paisiblement les unes aux côtés des autres et avec les unes et les autres, mais il faut une base commune au sein de chaque société. L'harmonie est le résultat d’un consensus autour de valeurs fondamentales. C'est un processus long mais nécessaire. Nous n'y sommes pas encore. Notre civilisation tout à fait unique a besoin d'un feedback permanent par le biais de valeurs interpersonnelles. Aucune société ne peut survivre sans respect pour chaque personne ni sans amour. Les valeurs publiques ne durent pas en l'absence de valeurs privées.

 

L'unité absolue au sein d'une société ne doit pas être un objectif. Une telle unité nécessite la force ou la violence. Nous sommes différents et nous voulons l'exprimer. Une société plurielle autour de valeurs et d'institutions communes est plus durable qu'une société dotée d'une unité artificielle.

 

Nous ne sommes plus à l'époque où l'Europe essayait d'imposer sa "civilisation" aux nations à l'extérieur de ses frontières, ce qui implique l'idée d'une civilisation supérieure. Même à l'intérieur de l'Europe, certains pays ont proclamé dans le passé que leur race était supérieure aux autres. Le slogan "Faisons de nouveau de l'Europe une grande puissance" ne serait donc pas populaire aujourd'hui. L'humanité et l'Europe ont payé le prix fort pour cette idée perverse. La conversion et la repentance ont pris naissance sur les tombes de dizaines de millions d'innocents. L'Union européenne s'est construite sur cet échec tragique. A l'heure de la montée du nationalisme, nous devons nous rappeler cette dure leçon de l'histoire. L'histoire peut toujours se répéter, même si ce n'est jamais de la même façon.

 

La nécessité d'avoir de solides communautés

 

Une société est composée d'êtres humains. Il y a souvent une différence entre la proclamation officielle des valeurs d'une part et les comportements et la vie quotidienne d'autre part. Dans le monde d'aujourd'hui, en Asie comme en Europe, on ne peut nier la progression de l'individualisme et du matérialisme. La société de consommation est une réalité. L'argent a de l'importance. Le plaisir est un terme fréquemment utilisé. Ce type de mentalité est capable de renverser des valeurs durables telles que la solidarité, le sens du bien commun, la réflexion à long terme, le capital social ou familial, etc. A la source du développement de l'individualisme, on trouve l'économie de marché avec son modèle de concurrence et, dans une certaine mesure, la présence de l'Etat moderne avec la diminution de la responsabilité individuelle qu'elle implique.

 

La communauté ne se résume pas à la somme des individus qui la constituent. Le bien commun ne se limite pas à la satisfaction des désirs de chacun. Mais la société diffère de la communauté. L'harmonie a pour fondement le respect pour chaque personne, y compris la compassion à l'égard des plus faibles. Sans respect, on ne peut pas espérer que les gens s'intéressent au bien commun, à une bonne vie commune pour tous.

 

Cette conception est moins naïve que certains ne le pensent. Après tout, je suis convaincu que l'histoire n'est pas condamnée à réitérer les mêmes erreurs. Le progrès a été possible à bien des égards au cours de ces dernières décennies. Il y a eu moins de guerres et moins de pauvreté. Mais nous avons également besoin d'un progrès qui soit humaniste. Le grand défi consiste à conserver l'acquis et à revivifier nos sociétés afin d'éviter la fragmentation, l'isolement et la polarisation. Il n'y a que des communautés fortes qui peuvent œuvrer pour le bien. Un élément essentiel est le dialogue. Or, le dialogue conduit à la modération. Et la modération apporte le respect pour chaque être humain. Le fanatisme oublie que nous sommes frères et sœurs. Lorsque les extrémistes regardent quelqu'un, ils ne voient pas une "personne" mais "une partie d'un tout", voire même un ennemi potentiel. Le terrorisme et l'extrémisme ne sont pas le monopole du djihadisme. N'oublions pas les 3.000 personnes tuées en Irlande du nord par des terroristes de là-bas.

 

Le bien commun européen

 

Les pères fondateurs des Nations Unies avaient à l'esprit le personnalisme. L'ONU n'est pas une forme de gouvernement mondial, mais un organisme intergouvernemental qui s'efforce d'établir des liens de coopération dans toute une série de domaines et d'éviter le pire. L'ONU dépend de la bonne volonté des nations, et elle dépend encore davantage de la bonne volonté, en particulier, des plus importantes d'entre elles. Si des efforts communs en direction du bien commun, transcendant les intérêts nationaux, ne sont pas faits, les Nations Unies sont impuissantes. C'est la seconde fois dans l'histoire humaine qu'une telle institution est créée. En tout état de cause, l'ONU contribue à la stabilité mondiale par le dialogue. Or, la seule alternative au dialogue est la guerre, qui est l'opposé de toute valeur humaine et le pire ennemi de l'humanité.

 

Surmonter les différences au niveau international ne se résume pas à rapprocher l'Est et l'Ouest, ou l'Orient et l'Occident. Mais ce serait déjà un grand pas. Les contacts interpersonnels sont la voie royale pour mieux se comprendre, en particulier chez les jeunes. Le visage humain est l'élément qui génère le plus de respect et d'amour. Nous avons appris cela d'Emmanuel Levinas. La culture est une production humaine. Les cultures changent lorsque les personnes se rencontrent. Ce dialogue est tout à fait crucial. Mais nous devons combattre les menaces communes qui pèsent sur nos sociétés, notamment la montée du nationalisme et de l'individualisme. Se focaliser exclusivement sur les biens matériels empêche les gens d'établir des liens plus forts entre eux. Plus que jamais, le personnalisme chrétien et l'humanisme ont de l'importance. Lorsqu'ils sont incarnés par des personnes ayant de l'authenticité et de la crédibilité. Nous avons besoin de ces deux éléments. Nous avons vraiment besoin de ce type de personnes.

 

Herman Van Rompuy

Président émérite du Conseil européen

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre.  

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