Donnerstag 18. Oktober 2018
#163 - Septembre 2013

 

Le discours sur l’« âme pour l‘Europe »

 

Une métaphore, un malentendu et les conséquences.


A chaque fois que les représentants des Eglises et des religions s’intéressent au projet de l‘Union européenne, elle refait inévitablement son apparition : cette « âme pour l‘Europe » et l’exigence de « donner une âme » à l’Europe. Alors on voit planer le soupçon que les Eglises se servent de cette métaphore pour revendiquer un rôle à jouer au sein de l’Union européenne en tant que « créateurs de supplément d‘âme ». Afin de dissiper ce malentendu, nous allons faire ici une tentative de clarification.

 

Une phase de mutation

Le discours politique à propos de l’« âme pour l’Europe » a été lancé à un moment auquel une phase du processus d’intégration européenne était sur le point de s‘essouffler, tandis qu’en même temps, par suite des turbulents événements historiques des années 1989 – 1991, la vision initiale de l’Europe pour ses citoyens avait commencé à perdre de sa vigueur et qu’aucun accord n’avait pu être trouvé sur les nouveaux objectifs à fixer.

Après les années d’« Eurosclérose » de 1975 à 1985, Jacques Delors en tant que Président de la Commission s’efforce de faire redémarrer le « train européen » et de formuler de nouveaux objectifs pour l’UE. Avec le traité de Maastricht, le marché intérieur européen devient une réalité, les Communautés européennes se transforment en Union européenne.

 

En même temps, dans certains Etats membres, il apparaît clairement dans les référendums sur le traité que tous les citoyens des 12 Etats membres de l’époque ne sont pas disposés à accepter sans opposition tous ces changements. Le « moteur européen » commence à hoqueter : le projet d’intégration européenne semble perdre le soutien de ses citoyens.

 

L‘effondrement du communisme et l’intégration de ces pays placent l’Union européenne devant de nouveaux défis. L’éclatement de la Yougoslavie et la guerre dans les Balkans nous amènent à nous rendre douloureusement compte que l’UE est démunie, car politiquement divisée.

Dans ce contexte, Jacques Delors savait clairement que l‘aspect technique du projet d’intégration fonctionnait grosso modo correctement, mais il ne parvenait plus à enthousiasmer ceux qui devaient porter ce projet : les citoyens de l’Europe. Le processus d’intégration est perçu comme un instrument technocratique du marché, comme un projet désincarné d’une élite politique et intellectuelle qui ne tient manifestement pas ce qu’il promet. Les grands acquis du processus d’intégration, avec en premier lieu la période de paix déjà évoquée plus haut, sont acceptés comme un droit acquis, et pas comme le résultat d’un long processus politique.

 

Gagner le cœur des citoyens

Delors sait qu’il devait gagner les gens, tous les citoyens de l’Europe, à ce projet pour espérer lui donner un avenir. A cette fin, il fallait un objectif clairement défini qu’il valait la peine de viser ensemble, et pour lequel les citoyens sont susceptibles de s‘enthousiasmer. C’est dans cette situation, en quête d‘alliés, qu‘il formule son concept d‘« âme ».

 

Par cette métaphore de l‘« âme pour l’Europe », Jacques Delors voulait désigner un projet, mais pas une grandeur ontologique définie dans un langage religieux.

L’intention de Delors nous est révélée dans une conférence qu’il a prononcée en février 1992 devant la Conférence des Eglises Européennes (KEK) :

 

« Nous nous engageons maintenant dans une période fascinante – probablement surtout pour la jeune génération – une période pendant laquelle le débat sur la signification de la construction de l’Europe va devenir un facteur politique essentiel. Croyez-moi, nous ne remporterons aucun succès pour l‘Europe avec une expertise exclusivement juridique ou un savoir-faire économique. Il est impossible de transformer en réalité le potentiel de Maastricht sans air frais. Si dans les dix années qui viennent, nous n’avons pas réussi à donner une âme à l‘Europe, à lui conférer une spiritualité et une signification plus profonde, nous aurons perdu la partie. C’est pourquoi j’aimerais ranimer le débat intellectuel et spirituel sur l’Europe. J’invite les Eglises à y prendre une part active. Nous ne souhaitons pas prendre le contrôle de ce processus : c‘est un débat démocratique qui ne doit pas être monopolisé par des technocrates. J’aimerais créer un lieu de l‘échange, un espace de discussion qui soit ouvert aux hommes et aux femmes soucieux de spiritualité, aux croyants et aux non-croyants, aux scientifiques et aux artistes. Nous travaillons déjà sur cette idée. Nous devons trouver un chemin pour y intégrer également les Eglises. »

 

On voit clairement ici ce que Jacques Delors entend par « âme » dans ce contexte : un débat intellectuel et spirituel sur les objectifs et la signification de l’intégration européenne, qui ne doivent exclure personne et ne doivent être dominés par personne. Les hommes et les femmes, jeunes et vieux, croyants et incroyants, scientifiques et artistes doivent tous y prendre part. Cette « âme » est un « processus » – et en même temps Delors ne parvient quand même pas tout à fait à faire oublier qu’il est un technocrate : « Si nous n’avons pas réussi à donner une âme à l‘Europe, à lui conférer une spiritualité et une signification… ».

 

Ce débat a eu lieu (et continue d’être lancé, sous une forme plus discrète) entre écrivains et philosophes dans les feuilletons des journaux de qualité, lors de symposiums et de congrès, de groupes de réflexion et de partisans de l’Europe ; mais en réalité, il n’a jamais quitté le cercle des élites intellectuelles et il n’a guère fait partie du débat public plus large que sous la forme de mots d’ordre et de slogans. La prise de conscience, selon laquelle le processus d'intégration doit aussi être façonné par ceux qui sont concernés par ce dernier, les citoyens d'Europe, n'est pas particulièrement développée.

 

Deux malentendus

Les Eglises risquent de céder à la tentation de faire du projet de Delors de gagner les cœurs des citoyens une lutte pour stopper la décadence de la culture chrétienne de l’Europe.

 

Le souci du socialiste catholique Jacques Delors a été très mal compris par certains dans les Églises. Ce que Delors entendait comme un débat sur la finalité et la signification de l’Europe pour les Européens eux-mêmes a dégénéré en un débat sur l’âme en tant que grandeur ontologique. Ce n’était plus le processus en principe ouvert d’apporter un « supplément d’âme » - auquel les Eglises avaient été invitées à participer – qui était placé en son cœur, mais la question théologique ou historico-culturelle de la « définition » de cette âme de l’Europe. La métaphore de Delors – une fois qu’elle avait été reprise à leur compte par les théologiens – avait changé de signification (il faut dire que cela arrive très souvent avec les métaphores, qui modifient le jeu de mot sans qu’on s’en rende compte).

 

Or, avec ce changement du jeu de mots, le malentendu n’a cessé de s‘amplifier. Le concept d’« âme » dans le contexte de l’« Etat » faisait partie intégrante du discours romantique politico-philosophique du xixe siècle sur l’Etat-nation. Dans ce contexte, les dimensions politiques, culturelles et religieuses sont indissociables. L’Etat est le corps de la nation, et cette nation elle-même est « habitée par une âme ». Le meilleur exemple en est la perception que la Pologne a d’elle-même, en tant que « Christ éternel » qui souffre en tant que substitut pour l‘Europe.

 

Cette « re-mythologisation » du discours politique – comme l’appelle l’historienne viennoise Tamara Ehn – est en même temps le symptôme de l’une des difficultés fondamentales de l’Europe : la crainte d’une discussion démocratique publique (qui mériterait pleinement de porter cette désignation) à propos de l’Union européenne et de ses objectifs, ou bien de la voie qui mène vers ces objectifs.

 

Un deuxième malentendu réside dans le fait que le processus de « donner une âme » envisagé par Delors se réduit à un débat sur les valeurs, à un instrument dans la lutte contre la (prétendue) décadence de la culture chrétienne européenne, de ses valeurs et de sa conscience morale. La discussion – inévitable et tout aussi nécessaire dans ce contexte – à propos de l’identité de l’Europe se réduit alors à la question de savoir si elle est (exclusivement) chrétienne ou laïque : une restriction qui ne fait pas justice à la pluralité de l’Europe et de ses cultures.

 

Oser la pluralité

Dans la poitrine du processus d’intégration européenne vivent un grand nombre d‘âmes, y compris une âme chrétienne. Il s’agit donc de les découvrir toutes.

L’un des principaux dangers dans la discussion sur l’âme de l’Europe réside dans la tentation de revendiquer l’« âme pour l‘Europe » exclusivement pour son propre groupe. Ce reproche est certes adressé aux Eglises, mais il s’applique avec au moins autant de pertinence à une « laïcité fondamentaliste » qui bannit l‘Eglise et la religion de l’espace et du discours publics, qui s‘exprime avec la prétention à une « neutralité » et une « objectivité » qui englobent tout, mais qui au bout du compte ne veulent tolérer personne à part eux-mêmes. Ainsi, on ne se rend pas compte que l’âme de l’Europe est alimentée par différentes sources et que chacune d’entre elles lui apporte une contribution originale. Non seulement l‘intégration de l’Europe est un délicat processus d’apprentissage : on peut en dire autant de la transition vers une société plurielle. Dans ce processus de vouloir reconnaître la précieuse contribution apportée par les différents groupes et personnes - religieux ou laïques – en vue d‘atteindre un objectif commun, et de discuter à propos de cet objectif, c’est exactement cela qu’avait voulu dire – à mon avis – Jacques Delors avec son discours sur l‘« âme pour l’Europe ».

 

Michael Kuhn

COMECE

 

 

Cet article a fait l’objet d’une publication – sous une forme légèrement différente – à l’occasion de la « Longue nuit des Eglises de 2013 » le 24 mai 2013 dans le numéro 3/2013 de « InfoEurope. Informations sur la région du Danube et l’Europe Centrale », p. 6-8

 

Version originale de l’article : allemand

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