Sonntag 19. August 2018
#216 - Juin 2018

Démocratie économique et économie plurielle 2.0

La démocratie a-t-elle une place dans l'économie d'aujourd'hui  et qu'est-ce que cela implique ? Explication et actualité du concept de démocratie économique.

Lorsque le travail est considéré comme une marchandise, il porte atteinte à la dignité humaine et fini par mettre en péril l'épanouissement humain et personnel. Pour pouvoir vivre dignement, il faut un travail décent, un salaire juste et de bonnes conditions de travail. "L'insécurité existentielle, les souffrances physiques et psychologiques liées au travail et le fait d'être sous le contrôle d'autrui" vont à l'encontre de ce principe. Pourtant ces facteurs caractérisent la vie quotidienne de millions d'européens et de la majorité des populations des pays en voie de développement.

 

Si l'on veut éviter que des êtres humains en soient réduits à l’état d’outils, il faut leur permettre de participer à leur environnement de travail et à l'économie afin de préserver leur dignité. C'est ce que met en avant la « démocratie économique ». Fritz Vilmar a résumé ce concept de la façon suivante: "La démocratie économique recouvre toutes les procédures et structures économiques au moyen desquelles le processus décisionnel autocratique est supplanté par un système démocratique légitimé par la participation des acteurs économiques et/ou de l'Etat démocratique".

 

Dans les modèles de démocratie économique, les travailleurs participent aux structures économiques, via des instances d’information et de consultation des travailleurs, via des modes de représentations dans les organes décisionnels des entreprises et via des représentations syndicales. Les travailleurs sont tenus informés, ils sont consultés et amenés à participer. La démocratie économique n'est pas limitée à l'échelon de l'entreprise mais elle inclut aussi l'ensemble de l'économie et de l'environnement de travail.  

 

Le bien commun est toujours au cœur de la démocratie économique. Outre l'économie privée, le secteur public, les coopératives et d'autres formes de production jouent également un rôle fondamental. Cela fait écho à l'encyclique Laudato sí, où le pape François déclare : "Pour qu’il continue d’être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale".

 

Une histoire riche

 

Les propositions qui visent à élargir les principes démocratiques à l'économie ont une riche et longue tradition en Europe.

 

C'est ainsi par exemple qu'une résolution du Congrès de 1928 de l'ADGB, la confédération générale allemande des syndicats, parle expressément de "Faire de la démocratie économique une réalité". Un peu plus tard, en 1944, le terme a été utilisé en France dans le "Programme du Conseil National de la Résistance", qui lançait un appel à "l’instauration d’une véritable démocratie économique [...], "impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie".

 

Dans les années de l'après-guerre en Europe occidentale, les appels à promouvoir la participation sociale sont différemment mis en œuvre par les Etats-providence. De la co-détermination dans l'industrie du charbon et de l'acier au dialogue social et au partenariat social, diverses formes de participation des travailleurs et des syndicats ont été institutionnalisées, dont beaucoup ont constitué les fondements des systèmes qui existent encore aujourd'hui. De nombreuses formes d'économie publique et sociale, qu'elles relèvent de l'Etat ou de coopératives, ont également été institutionnalisées à cette époque.

 

Toutefois, les droits à l'information, à la consultation et à la participation ou, pour l'exprimer plus globalement, les droits de participation sociale généralisée, sont restés partout limités. En effet, nulle part ces droits n’ont été appliqués de façon globale aux "macro-niveaux des économies nationales et européenne", aux secteurs, aux entreprises et aux environnements de travail. Or c’est l’ensemble de ces niveaux qui constituent la Démocratie économique telle que la conçoit Fritz Vilmar.

S’agissant de l’environnement du travail, la Confédération européenne des Syndicats (CES) a encore dernièrement émis des propositions précises et un grand nombre de syndicalistes et d'intellectuels ont lancé un appel sur ce sujet

 

La nouvelle démocratie économique

 

Dans l'ensemble, la démocratie économique est encore en gestation. Elle évoque un principe régulateur qui a fréquemment fait l'objet de débats ces derniers temps sous le terme de "nouvelle démocratie économique". Un grand nombre de propositions plus récentes se rapportant à la démocratie économique font référence à Ota Šik, un protagoniste du Printemps de Prague.

 

Karl Polanyi a brillamment montré comment, les considérant comme des marchandises, la société de marché aboutit à la destruction de l’être humain et de la nature. Il expose quatre principes économiques recouvrant la production et la distribution des biens et des services : "1. Le marché 2. La distribution 3. La réciprocité et 4. L’administration domestique". Cela permet de comprendre que l’économie est plurielle, ces quatre principes pouvant participer chacun, à leur manière, à la sécurisation des individus. L’économie tend au totalitarisme lorsqu’elle est réduite à un seul principe.

L'approche de Karl Polanyi, approfondie aujourd'hui par des penseurs tels que Jean-Louis Laville et d'autres, redonne de la visibilité à de larges pans de la production de biens et de services qui avaient été laissés de côté par les théories économiques classiques, tels que certains aspect de l’économie sociale. Il en va de même de l’administration domestique, renvoyant notamment à l’ensemble des biens et services produits dans le foyer familial.

 

A l'ère des marchés financiers mondiaux et des travailleurs journaliers du numérique, c'est le "marché total" qui prédomine. Quelques sociétés du secteur des technologies de l'information (TI), par exemple, se sont développées en seulement quelques années et se sont retrouvées parmi les dix premières du Dow Jones. La plupart ne connait aucune forme de participation des travailleurs. Souvent des initiatives sans but lucratif offrant des produits similaires comme p.ex. de nombreux logiciels libres, ont en même temps été marginalisées et évincés.

 

Il est nécessaire que l'Union européenne et ses Etats membres exercent une fonction de régulation sociale pour parvenir à cette économie plurielle. La position des syndicats et des organisations civiles et sociales doit être renforcée. Faute de quoi, sans organisations sociales, la cohésion sociale risque de s’effondrer. L'Union européenne, plus que quiconque, peut nous permettre de regagner la souveraineté que nous avons perdue par rapport aux marchés financiers et aux sociétés du secteur des TI et d'établir le cadre de nouvelles formes de démocratie économique.

 

Thomas Miessen

Responsable de l’action syndicale européenne au service des relations internationales et européennes de la Confédération des syndicats chrétiens de Belgique (CSC)

 

 

Version originale de l’article : allemand

 

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